« Thaipoosam Cavadee », une cérémonie qui ne manque pas de piquant !

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Rédigé par Nathalie Cathala

Nomades dans l’âme, l’objectif et la plume de Nat se baladent partout : en voilier autour du monde, par les airs d’un continent à l’autre; par les routes sur les chemins du désert, en 4*4 (tente sur le toit), à vélo , à pied ou en paddle. Plume et objectif se rejoignent dans ce blog, pour partager leurs coups de coeur.

23 février 2016

Bonjour,

Cavadee ou « Kâvadi » est une cérémonie, qui ne manque ni de pigments ni de « piquants », voire de piments! Autrement dit, haute en couleur, elle surprend par la souffrance que s’infligent les pénitents sur le chemin du temple. Certains d’entre eux me font penser à Jésus Christ portant la croix. Cet acte dévotionnel et passionné n’est pas le seul point commun avec d’autres religions. Ainsi à Maurice, toute cérémonie tamoule, hindoue … musulmane, voire catholique est précédée d’un certain nombre de jours de jeûnes. Nos amis célébrant chacun leur culte, passent de carême en jeûne tout au long de l’année. À se demander quand ils sont autorisés à « manger » normalement, tant les cérémonies des uns et des autres se succèdent.

De quoi parle-t-on ?

Thaipoosam Cavadee (1)Au risque de prendre un « léger détour », j’aimerais apporter une précision, sans laquelle la plus grande des confusions serait entretenue. Le terme « Tamoul » ne désigne en rien une ethnie cultuelle ou une religion, mais une langue. L’une des 26 langues pratiquées au sein d’une population de plus de 250 millions de personnes réparties dans le monde, et appartenant aux peuples dravidiens. Les Dravidiens se composent pour les plus grands groupes des Télougous (1.5% de la population de Maurice), des Tamoules (3.5% de la population de Maurice), des Kannadigas et des Malayalis (ces deux dernières non représentées à Maurice). Le terme « dravidien » est construit sur le mot sanscrit « drâvida », qui désigne le peuple occupant le sud de l’Inde et plus particulièrement l’extrême sud qui est le creuset de ces groupes linguistiques. Ce mot présente pour variantes « dramila » et « damila », qui ne sont autres que le nom « tamil » (qui signifie « harmonieux » ) ; « tamoul » est une forme francisée du mot tamil. Il y a plus de deux millénaires, la langue tamoule émergea comme la première langue classique de l’Inde. L’écriture instituée par la dynastie tamoule des Pallava aurait servi de base au système birman, khmer, thaï, laotien, javanais…

On ne parle donc jamais de « religion tamoule », car parmi les Tamoules, certains sont musulmans, chrétiens. Quatre-vingt-huit pour cent des Tamouls du monde sont hindouistes. _NAT8457

L’hindouisme, ou Sanatana Dharma ( « Loi éternelle ») est l’une des plus vieilles religions encore pratiquées aujourd’hui. Elle compte plus d’un milliard de fidèles répartis dans 84 pays. C’est la troisième religion (en nombre de pratiquants), derrière le Christianisme et l’Islam. Elle trouve ses origines au coeur du continent indien. Elle se différencie des autres religions par l’absence de fondateur, de prophète, ou de dogme. Elle serait issue d’une tradition orale très ancienne, proche de l’animisme. Certains n’hésitent pas à dater la genèse de l’Hindouisme à l’Âge de Bronze. Ceci n’a pas été attesté par les scientifiques. Pourtant une découverte sème le doute. Un sceau mis à jour sur le site de Mohenjo-daro, qui abritait entre 3000 et 1000 ans av. J.-C. une civilisation de la vallée de l’Indus, est parfois considéré comme une représentation d’un proto Shiva. En revanche, nul doute n’est permis sur le fait que durant l’Âge de Fer, entre 1500 et 600 av. J.-C., les quatre Védas qui constituent les textes fondateurs de l’hindouisme ont été rédigés.
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Le terme « Hindou » viendrait des Persans, donc Musulmans qui désignaient « les habitants de l’Indus ». Le terme « Hindou » a été introduit dans le monde occidental par le biais de la langue anglaise. Depuis la fin du dix-huitième siècle, le mot a été utilisé comme un terme général pour la plupart des traditions religieuses, spirituelles et philosophiques pratiquées au sein du sous-continent. Le terme hindouisme est apparu au début du dix-neuvième siècle. En France auparavant on utilisait le terme brahmanisme, religion brahmane ou religion des brahmanes.

Combien sont-ils ?

Une question nous brûle les neurones au vu du nombre de cérémonies hindouistes : mais combien de dieux vénèrent-ils donc?

Notre ami Gulab à qui nous posions la question, eut une réponse qui évoqua l’infini… voire l’indéfini! Il nous dit : « Combien de Dieux? Je n’ai jamais compté, mais ils sont nombreux… Ayo! Nombreux, nombreux, nombreux! Tout ce que tu vois autour de toi est une représentation de Dieu. » Nous étions sur la route, et voici que Gulab évoque le « Dieu bitume qui a permis de faire la route, le Dieu arbre qui borde la route, le Dieu eau du ciel qui n’est pas celui de la rivière, de la mer ou des larmes… Revenus chez nous, je cherche malgré tout à quantifier le nombre de Dieux et je me tourne vers le Dieu Wiki qui sauve un peu de mon intégrité neurologique : « Le nombre des dieux est celui mentionné par les Écritures. Leur nombre est trois cent trois et trois mille trois. » Dans l’hindouisme tardif, il est représenté par le nombre de 33 « crores » qui signifierait trois cent trente millions’.

De 33 à 330 000 000, il n’y a pas d’opposition selon notre ami Wiki. Il rejoint Gulab en démontrant que Védisme, brahmanisme et hindouisme considèrent tous que le Véda est unique et éternel, mais que ses manifestations au cours du cycle cosmique prend un nombre infini de nuances, ces nuances ne sont pas toutes des dieux, mais elles semblent pour un bon nombre, très vénérées.

Pourquoi nos amis tamouls souffrent-ils le jour du Cavadee?

_NAT8563Pour en revenir au Cavadee, c’est donc un culte hindouiste, majoritairement suivi par les Tamouls. À l’origine d’un culte, il y a « presque toujours une légende », sortie de la nuit des temps. Bien souvent, ces légendes mettent en scène les « Caprices des Dieux », des voeux si extravagants qu’un homme plus courageux, ou plus fou (?) que les autres, tente de satisfaire. Ces légendes illustrent souvent les plus gros défauts des hommes, et montrent comment les Dieux les remettent au pas. Elles montrent aussi la victoire du Bien, qui ne se fait pas sans « mal ». Cavadee, n’échappe pas à cette surenchère chimérique.

La légende met en scène l’orgueilleux Idumban ( Idumbar, ou encore Idubar), un guerrier emblématique du panthéon hindou. On raconte que le sage Agattiyâr demanda à Idumban d’aller décrocher les deux cimes du mont Kaïlash. Idumban se rendit à la montagne et attacha les cimes aux extrémités d’une planche qu’il porta sur ses épaules, ce fut le premier « cavadee ». Lorsqu’il arriva à Palani, il se sentit fatigué, il déposa le Cavadee pour prendre du repos. Lorsqu’il reprit sa route, il constata qu’il ne pouvait plus soulever sa charge. Muruga avait pris la forme d’un petit garçon empêchant Idumban de continuer sa tâche. Le refus de ce petit garçon de quitter les collines déclencha une bataille acharnée et Idumban périt. Les prières de ses proches apaisèrent Muruga qui ressuscita le guerrier. Pour le remercier, Idumban et sa famille firent la promesse de porter le Cavadee tous les ans et d’offrir leur douleur au Dieu. Apaisé, Muruga promit à son tour que tous les mortels qui porteront le Cavadee jusqu’au Kovil (temple) seront récompensés et obtiendront sa grâce tout en se rapprochant de lui, de sa sagesse et de sa bonté. Aujourd’hui, des milliers d’hindous portent le cavadee comme offrande au Seigneur pendant le « Thaipusam ».

Vivre « Thaipoosam Cavadee » en direct !

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Je vous ai présenté les mots bien rangés, recherchés, un historique qui tente de se rapprocher du plus près de l’essence de cette cérémonie. Un article qui tente de comprendre pourquoi, Cavadee est une cérémonie qui me marquera à vie! Si je laisse déborder l’émotion, ce sera vite le « B… », ha non ! Je ne vais pas utiliser ce mot, même si sur place, l’ordre, la mesure, et l’organisation ne sont pas de mise. Choisissons un qualificatif qui lui aussi sera au plus proche du vécu : « Incroyable »? Là oui, c’est certain ! « Inimaginable »? Pour sûr avant de l’avoir vu, je ne l’aurais pas écrit. « Hallucinant », tant j’ai failli tourner de l’oeil à la vue de ces corps transpercés et de la souffrance infligée, subie… De la taille à la racine des cheveux les corps deviennent des hérissons d’argent. Paraît-il que la lumière pénètre par les pics directement dans le corps? Et l’âme???

Des hameçons, des aiguilles, des piques, symbolisent le « Vel » (arme de Muruga), ou le trident (arme de Shiva). Ils transpercent les langues, les joues, le front, la poitrine, le dos, les bras… Certaines piques sont de taille impressionnante et débordent largement de chaque côté du dévôt. Lorsque je me suis faufilée à l’intérieur du temple, j’ai dû plusieurs fois baisser la tête, pour éviter de me prendre dans l’enchevêtrement de piques, de broches et de tridents…DSC00887 J’hallucine encore d’avoir fait ça! Pénétrer dans le temple était une mission à laquelle Dom et l’amie qui nous accompagnait ont renoncé. Une foule dense, sans moyen de respirer, et ces corps mutilés, en souffrance, partout au contact, au plus proche ! J’ai même vu, un enfant se jeter par terre, pour qu’un fidèle lui marche dessus! Une manière de se faire bénir ? Dans l’enceinte du temple, tous cherchent à remercier Muruga pour un voeu exhaucer, ou au contraire à demander grâce à dieu, et dans ce cas, ils reviendront si leur dieu a accédé à leur demande. L’attente est longue pour pénétrer au Saint du Saint! Pourtant, les pénitents ont déjà traversé la ville pieds nus, le bitume surchauffé par le soleil à peine refroidi par les habitants qui les arrosent copieusement, tentant de les soulager.

Je pense à ce pénitent, « l’archétype de Jésus Christ » qui tire un charriot lourd, encouragé par une femme qui récite des Védas. Des hameçons sont plantés dans la chaire de ses reins, il tire la charge, les joues transpercées de dagues… Qu’a-t-il donc à se faire pardonner? Sa demande aux Dieux est-elle si cruciale qu’il faille souffrir de la sorte ? Des tambours l’accompagnent. Les yeux révulsés il se laisse asperger d’eau pour continuer. Comme tous, il a fait voeu de silence…_NAT8430 Un jeune homme derrière lui a le dos transpercé d’hameçons qui soutiennent des citrons. Une jeune femme la bouche percée d’un trident porte le Kumbam sur la tête (un récipient remplit de lait de chèvre). Que dire de ce couple? L’homme est hérissé de piques et ressemble à un paon qui fait la roue! Le flot de pénitents se poursuit, les cavadees sont construits tels des autels volumineux, le paon tient une place prépondérante, il est le véhicule de Muruga. Je rêve et je vois Muruga enfourcher son paon tandis que les bras qui les transportent tremblent, s’épuisent. Mais ils convergent sans relâche vers le Kovil.

La procession passe devant un rassemblement de musulmans. Je m’arrête, j’écoute le discours du haut responsable, qui a réuni ses fidèles. Le discours est en créole. Je capte quelques mots, un couple est à l’écart. Je m’approche. J’entends les mots « tolérance, Cavadee, nos amis tamouls, respecter, ne pas écouter les voix de la violence… » À ces mots je m’enhardis, et je demande au couple ce qui se passe. Les Musulmans ont eux aussi, une réunion importante, non loin du temple Kaylasson. L’objet de la réunion est d’inviter les Mauriciens à continuer d’agir comme ils l’ont toujours fait._NAT8424 À vivre ENSEMBLE! L’ordre du jour : « n’écoutez pas les voix qui vous trompent en vous disant de mépriser de ne pas respecter les autres cultures de Maurice. Chacun est libre de pratiquer son culte. Nous sommes Musulmans, ils sont Hindous, Catholiques, Protestants… et chacun doit vivre en bon entendement avec son voisin ».

Voilà Maurice! Après ces bonnes paroles, je rejoins le cortège, qui grossit d’heure en heure. J’ai du mal à croire que les Tamouls ne représentent que 3.5 % de la population. Au bout du chemin, au bout de leur souffrance, je partage avec eux des émotions intenses. Je vis avec eux! Même si ces cérémonies sont totalement dépaysantes, qu’elles ne ressemblent en rien à ce que j’ai pu connaître dans le pays qui a formé mon éducation. Je ne peux m’empêcher de penser que l’Humain, s’il met des formes différentes aux cultes, il aspire aux mêmes choses, partout. Il s’exprime selon son culte d’un bout à l’autre de la Planète, et cette « formulation » nous rend « différents », mais … au fond ce n’est qu’une question de « style ». Le voyage est une quête de cette diversité, mais … au final, elle nous unit !

(Vous retrouverez après l’album photo et la vidéo, toutes les sources didactiques, ainsi qu’un lexique )

Nat et Dom sur les chemins du monde

Texte et photos Nathalie Cathala.
Auteurs des vidéos : Dominique et Nathalie Cathala, montages Dominique Cathala
Tous droits réservés, pour toute utilisation nous contacter par le site :
http://etoile-de-lune.net/accueil/index.php
Pour obtenir le diaporama, cliquez sur la première photo de l’album et faites défiler.



VISIONNEZ LA VIDEO CI DESSOUS


Petit lexique :
Kâvadi : mot tamoul désignant à l’origine « un arceau de bois décorés de plumes de paon ». La cérémonie a pris le nom du fardeau que portent les pénitents.

Thaipusam, Thaipooyam ou de Thaippooyam : Le mot Pusam se réfère à une étoile qui est à son point le plus haut lors de la pleine lune du mois tamoul de Thai (janvier-février)

kumbam : récipient métallique porté sur la tête lors des processions tamoules et contenant le lait de chèvre offert au dieu vénéré. L’express.mu (journal local) parle de Sombous (?)

Muruga : Dieu tutélaire du peuple tamoul. « Il est le plus jeune fils de Siva et de Shakti, et le frère de Ganesh. Il est l’enfant divin d’amour, de compassion de sagesse et le dieu de la jeunesse et de la beauté. Il représente la sagesse de la lumière et efface l’obscurité. Grâce à son Vel « le javelot » mais aussi « l’ esprit » les hindous disent qu’il procure la force, les moyens de subsistance, la protection et aide l’homme à atteindre le succès en effaçant sa nature arrogante. »

Le Vel : javelot, l’arme du dieu Muruga. Les trois parties (tige, partie large du fer et pointe) de cette lance représentent la puissance, l’intelligence et la victoire. Le Vel transperce souvent les joues des dévots.

Trident : (trishula) dont le nom est Vijaya (victoire). Il matérialise les trois fonctions de la trinité : création, préservation et destruction. Il détruit le mal et l’ignorance.

Sélé : statue représentant une divinité hindoue. Du tamoul sileï.

 

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5 Commentaires

  1. Martial Chretien

    C’est du velour dans toute sa splendeur , un emerveillement permanent , des commentaires hors du commun , un sujet palpitant , des cliches a vous couper le souffle .
    Cette page nous rappelle le bonheur d’etre en vie , le reflet d’ une richesse culturelle…
    Un infini merci
    Bisous.

    Réponse
    • Nat & Dom

      Merci …. Martial. Merci de ce commentaire !

      Réponse
  2. frejaville dany

    Par tes merveilleux écrits et photos, j’ai ressenti cette ambiance si particulière de ce lieu que j’ai arpenté un jour de pélérinage donc rien à voir avec la procession de Cavadee ! là j’avoue que j’aurais eu du mal à m’approcher ! oui hallucinant ! Wouah Nati et Dom quel travail ! Merci merci et j’aime beaucoup……..
    L’ordre du jour : « n’écoutez pas les voix qui vous trompent en vous disant de mépriser de ne pas respecter les autres cultures de Maurice. Chacun est libre de pratiquer son culte. Nous sommes Musulmans, ils sont Hindous, Catholiques, Protestants… et chacun doit vivre en bon entendement avec son voisin ».

    ……………………………….Bisous

    Réponse
  3. REVEL

    Merci de nous inviter à cette cérémonie si bien décrite, renseignée et illustrée. La force des couleurs semble adoucir les sacrifices tous plus surprenants les uns que les autres. Je lis les commentaires…contemple cette magnifique fresque puis m’imprègne des mots pour mieux m’immerger dans cette atmosphère culturelle si différente de la nôtre… Je suis émerveillée par la beauté des tissus, des chars fleuris mais aussi par la ferveur des pénitents. Et puis j’écoute cette musique qui m’est inconnue…j’avance et je me fonds dans la foule…Non, « cette cérémonie ne manque pas de piquant »…et je prends un plaisir fou à lire un texte empreint d’émotion pour les douleurs offertes, les valeurs humaines partagées. Le sacré y est respecté…Cet amour immense du voyage vous conduit naturellement à comprendre les autres et à partager la quintessence de chaque culture…. Merci aussi pour le message de tolérance si délicatement rapporté et cette qualité exquise de savoir trouver l’élément commun qui nous rassemble!

    Réponse
  4. Antoine ( le chanteur sur Banana Split)

    Bonjour, bravo pour ces superbes photos ! Je suis à la recherche d’une ou deux photos de Tahuata et peut être d’autres, pouvez vous e contacter par mail ?

    Réponse

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