La trilogie des petits mondes : Un monde « fantômesque » (2e ép)

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Rédigé par Nathalie Cathala

Un regard sur le monde, du bout de la Plume et de l'objectif. Depuis 2003, Nat partage ses récits et photos de dix années de circumnavigation, puis six ans de vie insulaire dans la Pacifique, à Maurice et Martinique, à présent installée à la frontière entre France et Espagne, l'aventure continue.

1 février 2022

Dans le premier épisode, je vous racontais la rébellion de 1817-1818 dans la Province du centre, deux ans après avoir anéanti le peuple des montagnes, les colons britanniques trouvent sur les hauts plateaux le climat propice à un nouvel essor, voici leur histoire.

Le Petit Monde de la Colonie

En 1819, une expédition de chasse coloniale s’aventura au pied du Pidurutalagala, le plus haut sommet de l’île. Les colons trouvèrent en chemin de hauts plateaux au climat digne de leur île natale. Ils y construisirent, dès 1825, un sanatorium militaire. S’y sentant « chez eux », loin des suffocantes chaleurs des plaines, certains pensionnaires s’y établirent et reconstituèrent leur « petite Angleterre ». Des caravanes de charrettes et de chars tirés par des éléphants et des buffles acheminèrent, par le col de Ramboda, toute la logistique de l’époque : ovins, bovins, chiens, arsenal, matériaux de construction, engins agricoles, domestiques, artisans, des plants de fraises, de légumes (tomates, choux, raves, poireaux …), de fleurs (hortensias, agapanthes, roses) et aussi des truites vivantes qui aujourd’hui batifolent en abondance dans le lac Gregory!

Ce petit monde britannique complètement reconstitué, le plateau est dès lors prêt à accueillir quelques demeures cossues, des hôtels et des clubs aux allures Tudor ou victoriennes. Hill club, Grand Hôtel, Hôtel Saint Andrew, maison de la Reine en sont les dignes représentants. Bien évidemment, les murs intérieurs y sont ornés de têtes de léopards, d’ours (il en reste quelques-uns), de cervidés et autres antilopes … Pour occuper les nouveaux arrivants, outre la chasse et la pêche, se développent des activités ludiques au bord du lac, golf et champs de course. Les chevaux sont, eux aussi, plus à l’aise dans ce climat tempéré.

Il y a trente ans jour pour jour, nous visitions cette ville perchée à 1868 mètres d’altitude. Ce jour-là, Nuwara Eliya me parut sinistre, froide et si enchâssée dans son épais brouillard que j’en gardais un souvenir fantomatique, et même fantomesque ! ça n’existe pas ? Dommage, il faudrait l’inventer spécialement pour ce lieu! Le Grand hôtel, où nous avions logé une nuit, épaissit le cortège de mes ressentis. Je crains de retrouver les planchers qui craquent, les escaliers de bois exigus, les fenêtres de bois vermoulu d’où s’échappe la plainte du vent, les chambres sombres. Chance, je ne me suis jamais retrouvée dans la pénombre face au trophée d’une de ces pauvres bêtes sacrifiées pour l’ego d’un chasseur !

Dom quant à lui, désirait revenir à Nuwara Eliya, il gardait en mémoire ces arbres si hauts que leur cime se noyait dans les nuages.

À la recherche des grands arbres

Notre retour à Nuwara Eliya est couronné d’un ciel bleu sans partage. Autour du lac, nous retrouvons quelques chevaux, des oiseaux pêcheurs (cormorans, hérons, aigrettes), des hortensias, des agapanthes, des pelouses si bien entretenues qu’elles paraissent artificielles. Et, des jet-skis qui secouent le plan d’eau, un hélicoptère qui attend ses riches visiteurs, des bateaux hors-bord vrombissants, quelques chevaux attelés, les collines sont investies de maisons énormes, les demeures Tudor et victoriennes sont submergées par la nouvelle vague « Bollywood style ».

Le choc des classes

À l’arrière de ce plan très prisé, nous distinguons un village, fait de tôles. C’est là que vivent les familles qui travaillent pour le gotha cingalais qui vient ici prendre le frais. Certains travaillent dans les hôtels ou pour de riches familles, ils sont aussi cueilleurs dans les plantations de thé, d’autres sont chauffeurs de tuk tuk, vendeurs de fraises et de confitures, réparateurs de vélos. Une population de la débrouille, nos guerriers du quotidien, aux grands sourires généreux !

Nous passons devant le Grand Hôtel. Et, surprise ! Le maître d’hôtel, nous fait signe de le rejoindre. Il nous ouvre les portes de ce qui restait pour moi l’endroit le plus lugubre du Sri Lanka. Je ne sais s’il a été rénové de fond en comble, ou si ma mémoire écrit un roman fantasque, mais ce que nous visitons là n’a rien de sombre! Nous passons de boudoirs en restaurants, de bars en salles de billard, de plateaux de dégustation de thé en salon de musique, de spas en piscine (intégrée au style il y a 3 ans à peine) … Une enfilade de luxe dont les couloirs ne sont fréquentés que de photos d’acteurs et de présidents qui, pour la plupart, ont quitté depuis longtemps ce monde. Le style est resté « on ne peut plus British », mais le silence, le désoeuvrement latent sont l’explication à cette visite improvisée. Les « grooms » s’ennuient à mourir !

Notre hôte n’a pas tenu compte de notre aspect vestimentaire (la règle est la cravate, le pantalon long, et la robe de circonstance), au vu de la fréquentation nous ne risquons pas de choquer Sa Majesté!

Nous sortons dans les jardins hébétés d’une visite aussi inattendue que généreuse. Et retrouvons enfin, les grands arbres que Dom voulait revoir. Nous les saluons, tentons d’écouter leur message, et reprenons la route en sens inverse des caravanes d’autrefois, pour rejoindre Ramboda et Gampola.

En chemin, nous retrouvons l’héritage de la période coloniale, partout, des étales colorées offrent fraises, et légumes exogènes qui font oublier que nous sommes sous les Tropiques.

Un arrêt s’impose pour les fraises, j’ai promis d’en ramener à notre ami, qui travaille à Negombo. En sortant de voiture, une petite famille, m’interpelle : « photo, photo »… Je leur dis que je n’avais pas l’intention de faire des photos, mais que j’aimerais leur acheter des fraises. La grand-mère me tend ma commande, je paye. Et voyant un regard déçu, je lui dis timidement : « photo? »
D’un grand sourire édenté, elle hoche de la tête, je m’exécute.
Et voilà, la petite famille plus réjouie par cette photo, qu’elle ne verra qu’un court instant sur mon téléphone, que par mon achat !
Décidément, ce peuple est étonnant !

À très vite pour la suite de cette trilogie, qui vous emmènera au pied d’une tour extravagante et mystérieuse
Et n’oubliez pas ce petit détour traditionnel ver l’album photo

Nuwara Eliya
la
Petite Angleterre
d’altitude

Une station climatique 

La traditionnelle zone de commentaire est disponible après les menus découvertes. Je vous lirai avec plaisir, et vous répondrai sans faute.
A vos plumes …

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8 Commentaires

  1. Clara

    Toujours aussi heureuse de te lire, Nat, et d’autant plus passionnée qu’il s’agit du Sri Lanka que je viens d’arpenter… J’ai adoré cette île merveilleuse et ses habitants si chaleureux et accueillants…
    Merci à toi !

    Réponse
    • Nathalie Cathala

      Belle aventure à vivre, je suis heureuse que tu en reviennes sous le charme

      Réponse
  2. Sylvie Revel

    Merci ma petite Nat pour cette présentation très intéressante du Sri Lanka devenu anglais malgré lui… Soupirs!!
    Les grands arbres nous font oublier les misères du monde… je comprends votre bonheur à les retrouver ainsi que tous les sourires croisés.
    C’est toujours un bonheur de te lire et de « vivre » chaque instant du voyage!

    Réponse
    • Nathalie Cathala

      Merci à toi, de ta lecture Sylvie, et effectivement, beaucoup de peuples sur notre Planète sont devenus « autres » malgré eux…

      Réponse
  3. Dany

    Un petit bout de terre qui a perdu son âme pour de riches colons. Cadeau de la vie ce rendez-vous touchant trente ans après avec ces grands arbres, cette merveilleuse nature et ce peuple si attachant.. Merci ma jolie plume…

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  4. Sara

    Étonnant sri Lanka colonial on te suit avec plaisir, petite abeille, merci

    Réponse
    • Nathalie Cathala

      Oui, chaque jour est un étonnement, et … la suite de cette trilogie le sera plus encore 😉

      Réponse

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