Ici, le paysage n’est pas un décor : c’est une mémoire
Entre le Canigou et les Aspres, l’histoire d’une vicomté disparue et d’un château intemporel
Castelnou, c’est avant tout la nature au sens large.
À perte de vue, les reliefs en cascade s’étagent des sommets du Canigou jusqu’aux pieds d’un rocher stratégique. À son sommet, un château veille, ancré dans la roche depuis le XIIe siècle. Ce n’était pas un village fortifié comme les autres : c’était le siège d’une vicomté dont l’influence a rayonné sur le Roussillon pendant trois siècles. Une dynastie y a prospéré, marqué le paysage de son empreinte… avant de s’éteindre, emportée par le poids de ses choix.
Une arrivée comme un lever de rideau
Quand on arrive des plaines du Roussillon, la route serpente et grimpe à travers une garrigue sans éclat particulier. Rien ne laisse présager ce qui nous attend.
Nous sommes comme au théâtre. Le rideau est encore fermé. On devine qu’il va se passer quelque chose. Puis vient ce dernier virage.
Et là…
Un décor unique, presque irréel, s’ouvre.
La nature règne, souveraine, indiscutable, sur un panorama immense baigné d’un silence paisible.
Un espace de liberté
Les Aspres — terres rudes au nom catalan évocateur — dessinent des collines sauvages, sèches en altitude, presque indomptées. Au sommet de l’une d’elles, à plus de 300 mètres, Castelnou s’impose. Le château et le village épousent la roche ; les remparts les enveloppent comme des bras protecteurs. Ici, les lignes naturelles ondoient. Tout est harmonie.
En toile de fond, les crêtes égrènent les noms des sommets catalans les plus prestigieux : le pic Joffre, le Barbet, la serra du Roc Nègre… et leur maître à tous : le Canigou, culminant à 2 784 mètres.
Un monde nouveau prend racine
Au VIIIe siècle, les rois francs carolingiens repoussent les musulmans hors du sud de la France actuelle, mettant fin à leur présence en Septimanie — ancien nom de cette région, qui deviendra plus tard le Roussillon et une partie de la Catalogne.
Victorieux, les Francs deviennent les nouveaux maîtres des lieux. Ils organisent les terres, encouragent le défrichement des forêts et le repeuplement des vallées pyrénéennes. C’est dans ce terreau politique et culturel que se dessinent les bases de la future vicomté de Castelnou — et de bien d’autres seigneuries médiévales.
L’an Mil
Les comtes de Barcelone étendent leur influence et amorcent la formation de la Catalogne, qui s’émancipe progressivement du monde franc. La langue catalane s’affirme dans ce mouvement d’unification. En 1137, le comte de Barcelone devient roi d’Aragon.
C’est dans ce contexte qu’émerge Castell Nou (« château neuf » en catalan).
L’âge d’or d’une vicomté influente
Pendant plus de trois siècles, les vicomtes de Castelnou, fidèles au roi d’Aragon, étendent leur autorité des Aspres au Vallespir. Leur puissance repose sur leur position stratégique et sur les richesses du territoire : forêts, terres agricoles, et surtout mines du Vallespir — argent, cuivre, fer, plomb, étain.
Tout semble réuni pour durer.
1276 : le choix qui change tout
Mais l’histoire bascule. En 1262, le roi d’Aragon Jaume Ier partage son royaume entre ses deux fils : l’aîné, Pierre, hérite de l’Aragon, tandis que le cadet, Jaume, reçoit les îles Baléares, le Roussillon et la Cerdagne, formant ainsi le royaume de Majorque en 1276. Castelnou change de suzerain. Pourtant, les vicomtes choisissent de rester fidèles à l’Aragon.
Un choix fort.
Presque visionnaire…
Mais ce choix a scellé le destin des hommes autant que celui des pierres.
La fin d’un âge d’or
Aux yeux des rois de Majorque, cette fidélité à l’Aragon est intolérable. Ils assiègent Castelnou, scellant le destin de la dynastie des vicomtes. En 1326, la vicomté disparaît, emportant avec elle trois siècles de puissance et de rayonnement. Ironie de l’Histoire : le royaume de Majorque, instable, est réintégré à la couronne d’Aragon en 1344.
Il eût suffi de si peu pour que la gloire de Castelnou perdure… encore un peu.
Du déclin au silence
Les siècles suivants sont plus incertains. Le château change de mains, devient refuge, enjeu, repaire… puis est partiellement démantelé au XVIe siècle.
Le silence s’installe.
Renaissances et métamorphoses
Il faudra attendre le XIXe siècle pour qu’un nouveau regard se pose sur ces pierres. Restauré, transformé, parfois malmené — jusqu’à un incendie en 1981 — le château renaît encore. Aujourd’hui, il appartient au Conseil départemental des Pyrénées-Orientales, qui le restaure et l’ouvre au public. D’ancienne place forte, il est devenu un lieu de passage, de découverte et de contemplation.
Un lieu vivant.
Castelnou n’est pas qu’un château. C’est un paysage où la nature et l’histoire se confondent, où les reliefs des Aspres portent encore l’écho des pas des vicomtes. Ici, la pierre a survécu aux hommes… mais elle n’a rien oublié. C’est un livre ouvert sur le Moyen Âge, où se mêlent ambitions et résilience.
En tendant l’oreille, peut-être entendra-t-on encore le vent murmurer quelques secrets…
Un paysage doué de mémoire
Castelnou, joyau des Aspres
Son charme médiéval : ses calades, ses enseignes, ses fours à pain
Le château garde de sa superbe
Eglise Sainte Marie del Mercadal aux portes du village et son intérieur
Maître-autel garni d’un baldaquin à colonnes XVIIIe siècle
Chapelle Sant Martí de la Roca (512m)





















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