Le secret si précieux du Grand Saman

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Rédigé par Nathalie Cathala

Amoureuse des voyages, proches ou lointains, Nat ne tient pas en place. Nomade dans l'âme, elle est toujours prête à embarquer sur un bateau, dans un avion. Pour ses découvertes régionales, elle aime partir à vélo ou à pied. Jamais, elle ne se départit de ses fidèles compagnons : son appareil photo et sa plume. Elle écrit depuis 2003 des articles de voyage.

11 avril 2021

« Il ne faut jamais blâmer la croyance des autres, c’est ainsi qu’on ne fait de tort à personne. Il y a même des circonstances où l’on doit honorer en autrui la croyance qu’on ne partage pas. »

Bouddha

Bahnu, notre hôte, nous couve et nous chouchoute, bien que nous pourrions être ses parents, il est très protecteur. J’imagine que notre « petite aventure sur le pont à tuk tuk » lui inspire un truc du genre : « c’est deux là, je les ai à l’oeil ».

Il a construit une maison d’hôtes inhabituelle pour l’île. Il nous accueille dans de grands espaces lumineux au coeur d’un jardin. Ici, tout comme à Négombo, nous vivons dans l’antre du silence à l’abri d’une végétation généreuse. Bahnu a apporté un soin particulier à la construction de sa maison. Il a fait le choix, non de se référer à ce qui se fait au Sri Lanka, mais plutôt de se baser sur un confort « à l’occidentale ». Les matériaux utilisés et l’agencement sont exemplaires pour ce type d’hébergement. Nous imaginons l’investissement et les difficultés que cela représente. Cette option révèle son caractère plein d’aménité et de discrétion.

Pour notre première soirée, il appelle un tuk tuk afin que nous nous déplacions dans la ville et ses abords « en toute tranquillité ». Notre chauffeur et ange gardien du jour, nous emmène au travers de la ville, vers le Maha Saman Devalaya.

Maha Saman Devalaya

La Résidence (laya) du dieu (Deva) très grand et noble (Maha), Saman (nom du Dieu).

Les fondations du temple datent du 13e siècle. L’Histoire raconte qu’un ministre de la cour de l’époque Arya Kamadeva vint à Ratnapura avec l’espoir de trouver un filon de pierres précieuses. Il fit voeu, en cas de réussite, d’édifier une « résidence » digne d’accueillir la statue de Saman, la divinité invoquée à intercéder en sa faveur.

Saman (également appelé Sumana, Sumana Saman) signifie en Sinhala « le soleil levant du matin ». La croyance populaire rapporte que Saman était, dans les temps immémoriaux, le roi d’une des quatre provinces de l’île. Après sa mort, il fut réincarné en Deva (dieu des cieux) en raison des mérites accumulés de son vivant. Cette divinité est prédominante dans l’Histoire du bouddhisme cingalais, car considérée comme la gardienne de l’île et du bouddhisme dans le pays. Maha Sumana Saman est représenté couronné et orné de bijoux, tenant une fleur de lotus dans la main. Il est toujours accompagné d’un éléphant blanc. Deux temples lui sont principalement dédiés sur l’île. Celui de Ratnapura est le plus important.

En 1505, tandis que les Portugais prenaient possession de l’île, ils détruisirent nombre de temples, dont celui de Ratnapura.

A sa place, ils érigèrent, au 17e siècle, église et fort. Entre 1747 et 1781, le roi de Kandy, Keerthi Sri Rajasinghe chassa les Portugais, il détruisit l’église et le fort. Il érigea à nouveau un temple consacré au Maha Saman.

Maha Saman, en plus d’avoir exaucé le voeu d’un prospecteur de pierre précieuse et d’être le gardien de l’île et de sa religion est également le protecteur bienveillant des fidèles bouddhistes qui gravissent le Pic d’Adam afin d’aller y vénérer l’empreinte du pied de bouddha.

La Montagne sacrée protégée par Maha Sumana Saman

Le Pic d’Adam est souvent considéré comme une randonnée à classer dans les « to do » de l’itinéraire des voyageurs. Avec ses 2243m, il représente un beau dénivelé (5000 marches). Il n’est pas le point culminant de l’île, mais fait partie du Massif central qui domine l’île avec le Pidurutalagala, plus haut sommet de 2524.13m.

Le Pic d’Adam est un haut lieu de pèlerinage, non seulement pour les Sri Lankais, mais également pour trois autres religions. L’empreinte du pied découverte au sommet, laisse à penser aux chrétiens et aux musulmans qu’il s’agit de celle d’Adam. Tandis que les hindouistes y vénèrent celle de Shiva et les bouddhistes celle de Bouddha.

Pour les bouddhistes, Sumana a demandé au Bouddha de laisser quelque chose de lui sur l’île, que les fidèles pourraient vénérer. Après une longue réflexion, Bouddha laissa la pierre sur laquelle il se tenait pétrifier sa jambe (Siripathula est le terme exact pour mentionner cette partie du corps du Bouddha, les Cingalais tiennent au respect des termes utilisés lorsqu’il s’agit du Bouddha). Ainsi, au fur et à mesure de la transformation, le Pic D’Adam s’éleva laissant pour l’éternité l’empreinte de son pied au sommet de la montagne. Lorsque Sumana s’aperçut de l’immense cadeau laissé par le Bouddha, il promit de veiller éternellement sur les pèlerins lors de leur ascension et jusqu’à ce qu’ils soient revenus au pied de la montagne sacrée.
(Merci à Tharaka pour les précisions apportées à ce paragraphe)

L’Histoire du Maha Saman est racontée sur un tableau qui trône à côté de l’autel des offrandes. Il a la particularité unique d’être entièrement composé de pierres précieuses et semi-précieuses. On y voit Maha Saman, son éléphant et le pic d’Adam. Il mesure plus d’un mètre de haut, sur un un peu moins d’un mètre de large.

Je serais complètement passée à côté si un vieil homme me voyant ressortir du temple ne m’avait prise par la main, les yeux brillants, afin de me conduire devant cette oeuvre secrète et éblouissante à la fois. Elle est dans un recoin sombre. Lorsque j’en découvre l’épaisseur et le relief, je réalise enfin son caractère précieux. Je reste immobile, jusqu’à ce que je saisisse mon appareil photo. Mais doucement, le vieil homme pose sa main sur mon bras, son regard sans équivoque, me fait baisser l’objectif. Interdiction de partager cette image. Ce moment est tatoué dans ma mémoire, un de ces hasards délicieux que l’on aimerait partager, mais qui reste suspendu, insaisissable et puissant.

Je me conforme aux interdictions de photographier, je me laisse porter par le souffle de sérénité.

Dehors, je retrouve un éléphant sacré. Loin de m’émerveiller, je suis triste de le voir enchaîné à ses grosses chaînes. Je décèle une larme au bord des cils, ses pattes sont atrophiées par le port permanent des chaînes. Le Grand Saman voulait-il vraiment qu’on fasse subir ce sort à ce si bel animal doué d’une si vaste intelligence ? Et lui, cet éléphant vénéré, que pense-t-il de tout cela sous ce vaste front au bout de sa trompe?

Hors de l’enceinte, les marchands du temple vendent offrandes de fruits et de fleurs. Non pour l’éléphant, mais à déposer sur l’autel à côté du grand tableau si précieux.

La nuit tombe, il est temps de regagner la pension. Je tente de chasser le sentiment de tristesse qui m’envahit en pensant au destin de cet éléphant. Je sais qu’au Sri Lanka, la cause animale trouvera une solution. La conscience protectrice est en marche, mais il lui faut traverser les traditions religieuses, s’allier à de nouvelles valeurs, et les insuffler afin qu’elles soient adoptées non par devoir, mais par conviction que c’est là, la solution d’avenir pour tous.

Pas simple tout ça !

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Sur le chemin du retour, les images se bousculent. Les rues bruyantes de la ville, les fils électriques, innombrables funambules, courent d’une enseigne à l’autre, et traversent les rues dans une inconscience débridée. Ce que nous voyons comme « une nonchalance », un « laisser-aller » par rapport aux « normes » qui régissent la sécurité d’une majorité de citoyens occidentaux, est ici, le modèle de la débrouille avec les moyens « du bord ». C’est l’apanage de ces pays où la nature prolixe compense, un peu, le dépouillement général.

Ce voyage nous dévoile une palette bigarrée de sentiments hétéroclites, et d’émotions tranchées. Il mélange aux interrogations, parfois tristes, un ressenti puissant de sérénité, de joie, de générosité, que diffuse tout un peuple. Le coeur, l’âme, les sens vivent à cent à l’heure, tandis que le corps lui, trouve un rythme décalé. Curieux cocktail en perpétuelle ébullition !  

A bientôt, pour nous plonger dans l’univers incroyable des chercheurs de pierres précieuses.

Détails sur l'hébergement

Gem Field Rest

Bahnu Samaranayake

Adresse: No.70 Sri Sumana Mawatha Mudduwa, 70000 Ratnapura, Sri Lanka

Téléphone : +94 77 067 6698
Coordonnées GPS :
N 006° 40.522, E 80° 24.300
Si vous y allez par vos propres moyens. N’hésitez pas à appeler Bahnu. Le GPS a tendance à vous envoyer par des chemins peu recommandables, voir blog précédent

 

Sources bibliographiques

Universalis
Wikipédia
https://amazinglanka.com/wp/maha-saman-devalya/
https://fr.qaz.wiki/wiki/Saman_(deity)

12 Commentaires

  1. Avatar

    Superbement raconté, il ne manque que les sons les odeurs et l’atmosphère surchauffée…

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  2. Avatar

    Cc Nat très enrichissant ton récit et émouvant à la fois surtout l’histoire de l’éléphant
    J’ai pris un grand plaisir te lire
    Merci

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    • Nathalie Cathala

      Merci à toi Françoise, pour ton commentaire, excellente soirée

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  3. Avatar

    Que de nobles et beaux sentiments ! Nat, quelle plume, je me régale à te lire.
    à très vite pour la suite, tu nous tiens en haleine,

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    • Nathalie Cathala

      Merci, c’est un plaisir de partager, et de retrouver à chaque épisode, les fidèles du blog

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  4. Avatar

    Une histoire passionnante racontée avec la langue très riche qui te caractérise et que j’adore !! Une plume pétillante et très émouvante… Bravo, Nat ! L’histoire de l’éléphant m’à entraînée vers le chagrin… J’attends avec impatience la suite ! MERCI ❤️

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    • Nathalie Cathala

      Merci Clara, j’hésite toujours à transcrire des impressions tristes, car j’essaye toujours de voir le positif partout, j’ai hésité longtemps à parler de l’éléphant, et j’ai essayé de le faire dans des termes qui évitent à tout prix le jugement. Car nos valeurs ne sont pas les leurs. Et … pourtant en même temps, la sauvegarde des espèces est universelle… Un gros dilemme

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  5. Avatar

    La découverte du secret de Maha Saman, son éléphant et le pic d’Adam est un moment charmant, contrarié par la vision de cet éléphant enchaîné… un glissement subtil pour alerter sur la cause animale.
    Notre vision occidentale doit être bien éloignée de celle des Sri-Lankais… même si la bienveillance à l’égard du voyageur semble une règle de vie.
    Merci pour cette belle immersion au cœur des traditions…un récit fort qui renvoie la sérénité ressentie dans ces lieux sacrés. Un texte aussi beau que le secret dévoilé !

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    • Nathalie Cathala

      Merci de ton analyse. Oui les valeurs sont très éloignées. Pourtant on trouve dans la bienveillance une passerelle entre eux et nous.

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  6. Avatar

    Une culture si éloignée de la nôtre, racontée de ta jolie et riche plume, avec tant de respect et de bienveillance. Merci Nat.

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