Frontière du Cambodge

» Publié par sur 21, Avr 2013 dans Album, Cambodge, Thaïlande, Voyage | 2 commentaires

Frontière du Cambodge

Bonjour,

Il nous a fallu près de 12 heures pour passer de Bangkok à Sam Riep (Angkor) par la route. Je ne reviendrai pas sur la « Thaï attitude » des chauffards autochtones, je vous l’ai décrite. Mais sachez que Dom qui était à l’avant du minibus a cru plusieurs fois qu’on allait s’effondrer dans le fossé.

Passer de la Thaïlande au Cambodge par la route n’est pas affaire facile. Il faut déjouer les plans des arnaqueurs, qui vous font payer le double, le triple, le quadruple du prix d’un visa de sortie et d’entrée. Il faut une patience d’ange pour franchir ces deux portes clinquantes, l’une farcie de dragons humanoïdes répliques du Palais royal de Bangkok, l’autre des tours en épis de maïs symboliques de l’art khmer. Et puis, il y a dans cette queue infinie d’humains en attente une résistance à développer contre la chaleur. Il fait 40 degrés à l’ombre, sans un souffle d’air.

L’aventure, c’est l’aventure, et tout voyage se mérite.

Pendant la longue attente qui voit passer des centaines de personnes par jour devant 4 douaniers peu pressés d’exécuter leur art, nous avons tout le loisir d’observer le passage d’un pays à l’autre. Car si nous piétinons, les charrues menées à bras d’homme circulent sans faiblir.

Quelle différence!
D’entrée, la sympathie va grandissant pour le peuple khmer dont j’ai eu tout le loisir de lire l’histoire dramatique pendant les 12 heures de route (ce qui m’a évité des frayeurs, me concentrant sur mon bouquin plutôt que sur les excentricités de conduites de notre chauffeur). Un peuple affable malgré les souffrances subies. Un peuple souriant malgré adversité. Un peuple pauvre, qui trimbale des charges à bout de bras sans aide ni de cylindrées ni d’animaux…

Mon Dieu, quelle tristesse, mais aussi quelle force d’admiration !

Plus d’un événement dans l’histoire du Cambodge a de quoi vous arracher toutes les larmes de votre âme. J’avais toujours entendu parler du Viêt Nam, des horreurs. Mais je pense que le Cambodge a beaucoup plus souffert. Car si le premier a lutté, le second a beaucoup plus « subi ». Cette phrase est mienne et sans doute de parti pris. Mais jugez donc…

Après avoir été les maîtres de l’Asie, jusqu’au quinzième siècle, les Khmers ont été vaincus par les Siamois (actuels Thaïs), et ont payé cher leur suprématie d’antan. Nous découvrons en passant d’un pays à l’autre comme ces peuples se détestent. Les Cambodgiens craignent les Thaïs qui les méprisent et les considèrent encore aujourd’hui comme des « vassaux ». Les Vietnamiens, quant à eux, ne rêvent (aujourd’hui encore) que de les annexer, et ce depuis 1623, année où Chey Chettha II, Roi du Cambodge, qui épousa une princesse vietnamienne afin de se libérer de la suzeraineté siamoise grâce à l’aide des Empereurs vietnamiens Nguyên. Le résultat fut sans appel, en 1660, le Cambodge tomba sous le joug du Viêt Nam.

On le voit depuis le 15e siècle le Cambodge est littéralement harcelé par ses voisins. Entre le 18e et le 19e siècle, à la faveur des déclins et des victoires de ceux-ci le Cambodge devient tour à tour le vassal des Siamois et du Viet Nam qui se passent la main régulièrement. Après bien des tribulations guerrières dont je vous passe les détails. En 1853, le roi Ang Duong, convaincu du prochain partage définitif de son pays au profit de ses puissants voisins sollicite l’intervention de la France. Le Siam ayant eu vent de ces tractations fait échouer le projet de protectorat. Celui-ci verra le jour en 1863, mais pas sous le forme d’une « protection », mais sous celle d’une colonisation qui dura 90 ans.

Nop nous dira que les Français ont fait deux choses pour le Cambodge :
La première : maintenir les voisins chez eux, et les frontières à leur place, pendant 90 ans.
La seconde : restaurer les temples qui attirent aujourd’hui 2,8 millions de visiteurs par an, et fait monter la croissance de ce pays au niveau de pauvreté des plus pauvres d’Afrique à 5,5% en 2012.

Le Cambodge devient indépendant en 1953 sous l’impulsion du roi Sihanouk. Mais le pays n’est pas au bout de ses peines pour autant. Si elle connaît une dizaine d’années de développement et de paix, ceux-ci sont mis à mal par la guerre civile qui éclate en 1965 au Viêt Nam. Sihanouk donne sa préférence à la lutte du Vietcong, et par cette position le Cambodge réaffiche ses relations exécrables avec ses deux voisins et ennemis héréditaires, le Sud-Viêt Nam et la Thaïlande, tous deux alliés des États-Unis. De ce fait, Sihanouk rompt les relations diplomatiques avec la Thaïlande, le Sud-Viêt Nam et du même coup avec les États-Unis.

En mars 1970, l’abolition de la monarchie est proclamée et le pays est rebaptisé « République khmère ». Sihanouk avait pu maintenir tant bien que mal son pays à l’écart du conflit vietnamien. Engagé maintenant aux côtés du nord Viêt Nam, le Cambodge bascule très brutalement dans la guerre.

À partir de là, le pays va marcher vers de tristes records!

Dont celui d’avoir été le plus bombardé de toute l’Histoire mondiale. Entre 1965 et 1973, les B-52 américains larguent 2 756 941 tonnes de bombes, avec une intensification dans les derniers 6 mois. Le Cambodge est le pays le plus bombardé de l’histoire selon l’historien Ben Kiernan. En comparaison, le Japon a reçu 169 000 tonnes d’explosifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce record est dû à plusieurs facteurs, outre le fait des positions du Cambodge. Les Vietcongs venaient se réfugier au Cambodge, leurs poursuivants du Grand Continent outre-Atlantique bombardaient ceux-ci au-delà des frontières vietnamiennes. Un autre facteur est dû au fait que lors des bombardements sur le Vietnam, les bombardiers revenants sur leurs arrière-bases en Thaïlande ne pouvaient pas atterrir chargés des bombes qu’ils n’avaient pas larguées. Ainsi ils larguaient « le surplus » sur la route du retour, soit le Cambodge.

En 1975, l’armée Vietcong (le nord communiste du Viêt Nam) et les Khmers rouges aidés par Sihanouk entrent victorieux à Phom Phen. Les Américains s’étaient retirés du « jeu » en 1973, lorsque le Congrès des États-Unis prend connaissance des destructions causées, et qu’il vote pour l’arrêt total des raids.

En 1975, les Khmers rouges s’installent au pouvoir. Là commence l’horreur totale! Les Khmers rouges qui craignent une « contre-révolution » ordonnent l’évacuation de toutes les villes. En quelques jours Phom Phen qui comptait 2 millions d’habitants devient ville morte. Les habitants étant « invités » à travailler parmi les paysans, à la campagne. Tout ce qui pouvait évoquer la civilisation urbaine, industrie, hôpitaux, écoles, administrations, est anéanti. Les Khmers rouges sont à l’origine d’un génocide dont on n’ose pas encore dénombrer les victimes.

En passant la frontière, nous rencontrons sur le terrain, un témoin de cette époque qui nous affirme qu’à l’école (il est né en 1983) on lui enseignait que 6 millions de personnes ont péri dans ce régime abject, à la fois fomenté par l’est, l’ouest et Sihanouk sponsorisé par la Chine. Tout le monde y a mis son grain de sel, pour conduire tout un peuple vers l’horreur la plus insoutenable. Aujourd’hui, les médias annoncent 2 millions de victimes. Notre témoin est certain que l’info a été érodée par le temps, et surtout par la peur de la réalité.

Nous passerons trois jours avec Nop qui nous décrit tout ce qu’il a vu, vécu, entendu au travers de sa famille, des siens. C’est indescriptible! C’est barbare, cruel, inhumain… ou trop humain? Jamais de ma vie, j’aurais cru me trouver à discuter de sujets aussi durs, moi qui évite les films d’horreur, je me retrouve plongée avec pour seule aide ma compassion (bien futile) au summum des atrocités dont sont capables les humains. Nous sont décrites les tortures infligées aux uns, aux autres… tant de vies détruites aveuglément sous le joug d’un tyran bourreau de son propre peuple. La terreur règne jusqu’en 1979, année où les voisins du Viêt Nam imposent à nouveau leur suprématie. Pendant 10 ans, la population repart dans des conflits sordides. Les enfants écoutant les fusillades pour savoir si au nombre de « shoot » ils pouvaient ou non se rendre à l’école. Les tortures entre Vietnamiens et Cambodgiens décrites transforment le mot « cruauté » en euphémisme.

En 1993, le Cambodge redevient une royauté et Norodom Sihanouk retrouve son trône jusqu’en 2004, date à laquelle il passe les rênes à son fils Norodom Sihamoni.

Il est écrit que les Cambodgiens ne connaîtront pas la paix. De 2008 à 2011, la frontière que nous sommes en train de passer, n’aurait pu être envisagée, car la Thaïlande, pays riche, qui ne manque de rien, « petite Suisse » de l’Asie revendique un temple qui est de « l’autre côté de la frontière ». Les tirs, les conflits sont quotidiens, pour un temple que la frontière dessinée par les Français pendant leur 90 ans de protectorat a placé du côté cambodgien.

Aujourd’hui, les portes du tourisme sont largement ouvertes au Cambodge et en 2012 cette activité qui draine 1400 touristes par jour à l’Angkor Wat (le plus célèbre des temples du Cambodge) a favorisé la croissance de ce pays qui mérite de voir à nouveau fleurir des sourires joyeux, sans plus de marques de souffrance dans les yeux.

Vous m’excuserez, je n’ai jamais écrit de mots aussi durs de ma vie… Ce n’est pas dans mes habitudes de faire du « sensationnel », c’est juste la triste réalité vécue.

Demain, nous passerons à autre chose. Et comme pour nous faire oublier tout cela, notre accompagnateur, nous fera goûter comme premier plat de bien venue de « croustillants insectes ».
A plus, pour la suite du voyage, vers les fabuleux temples d’ANGKOR
Nat et Dom en Asie.
http://etoile-de-lune.net/etoiledelune/index.php
carte thailande_01

2 Commentaires

  1. Bonjour Nat et Dom.
    J’ai passé cette frontière et son No mans land début 2011. Il venait d’y avoir une escarmouche au point de passage du temple contesté. Seul ou avec des passeurs le passage à pied est extrêmement long. J’avais des passeurs qui m’ont fait attendre dans la zone franche, en attente de regroupement de plusieurs touristes, dans un des casinos propriété d’ancien officiers supérieurs Khmers rouges. Il vaut don mieux passer la frontière seul par ses propres moyens et prendre le train entre Bangkok et la frontière.
    Un détail intéressant: on m’a dit que « Siem Reap » en langue Khmer, signifierait « Siam battu » ou  » défaite du Siam »…ils ne sont donc pas près de se rabibocher!
    Ce pays a besoin qu’on le visite, pour l’aider, vu l’extrême pauvreté et la gentillesse des survivants

    Amicalement

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